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blog de jean-rené.maurouard

En partenariat avec TerraEco.net

23 Avril 2011 , Rédigé par jr Publié dans #actualité agricole

Terra Eco : Au-delà des effets de mode, l'alimentation bio peine à décoller. A-t-elle un avenir ?

Xavier Beulin (DR).Xavier Beulin : Il y a les objectifs du Grenelle, un dispositif national, des mesures européennes pour aider aux conversions et à la production bio. Et puis un soutien indirect via la restauration collective.

Tout cela incite beaucoup d'agriculteurs à tenter la conversion ou à se lancer en bio. Il faudra mesurer dans le temps ce que ça donne. Mais cela suppose que les consommateurs acceptent de consacrer plus d'argent à se nourrir.

La part de l'alimentation dans les budgets était de 16 % en 2000. Elle est de 11 % aujourd'hui, malgré la hausse du pouvoir d'achat. C'est un point fondamental pour le bio comme pour le conventionnel. On a atteint un seuil difficilement compressible. On ne peut pas avoir une alimentation à la fois saine, diversifiée, de qualité et pas chère.

Marc Dufumier : Oui, le bio restera plus cher que le conventionnel. Et pour le rendre accessible aux plus modestes, il faut une politique de redistribution des revenus. Tout est lié. Et oui aussi, le bio va prendre de plus en plus de place. Mais il pourra sortir de son marché de niche uniquement si les pouvoirs publics l'encouragent davantage. Or il y a urgence à mettre en place des pratiques agricoles respectueuses de l'environnement.

Il nous faut revoir la copie pour parvenir au zéro « agrotoxique ». Y aller de façon décisive et massive et sortir le bio de la marge. Une solution pourrait être de transférer les subventions en faveur du bio vers la restauration collective. L'idée étant que les cantines achèteraient en masse, et à un prix juste pour les paysans, des produits bio de qualité et de proximité.

Les circuits de distribution atteindraient une taille critique, économiquement viable, un marché stable et rémunérateur s'installerait. Aujourd'hui, quand les grandes surfaces veulent se ravitailler en bio, elles vont à l'étranger, en Autriche, en Allemagne, en Italie, des pays où les circuits de distribution ont atteint cette taille critique.

Faut-il une agriculture bio à deux vitesses, intensive et moins exigeante d'un côté et paysanne et ultraqualitative de l'autre ?

Xavier Beulin : On ne vit pas dans un monde angélique. Si demain l'industrie et la grande distribution se mettent sur ce segment, ça ne se fera pas d'une façon différente de ce qui se passe pour l'agriculture conventionnelle. Pour y répondre, nous, en face, devons avoir une organisation et des volumes qui sont ceux des grandes et moyennes surfaces.

Marc Dufumier : Surtout pas de système à deux vitesses ! Il nous faut un seul bio et il doit être intensif. Pas en produits chimiques, mais en plantes capables de prendre l'azote de l'air, en coccinelles, en abeilles, en utilisation de ressources naturelles renouvelables et inépuisables. Il faut reconstituer l'humus des sols, planter des haies pour éviter les vents desséchants. On peut produire beaucoup à l'hectare avec des techniques artisanales. Le mot intensif n'est pas opposable au mot paysan. En revanche, notez que l'agriculture moto-mécanisée et chimique est une agriculture très extensive.

Le Grenelle annonce 50 % de réduction des quantités de pesticides utilisés d'ici à 2018. Est-ce que c'est jouable ? Et si oui, comment ?

Xavier Beulin : C'est dans le Grenelle, l'objectif sera tenu. Depuis dix ans, on a déjà réduit de 30 % l'usage des pesticides. On a travaillé en amont sur la recherche fondamentale avec l'Inra [Institut national de la recherche agronomique, ndlr] pour détecter les techniques moins consommatrices de pesticides, comme la rotation des cultures. C'est un travail de longue haleine mais il y a des signes positifs. Sur mon exploitation, on a diminué de 10 % les pesticides avec du matériel performant.

Marc Dufumier : L'Inra affirme qu'on peut réduire de 30 % les pesticides en 2018 en modifiant les pratiques à la marge, selon l'étude Ecophyto R&D parue en janvier 2010. Mais les réduire de 50 % ne sera possible qu'à condition de refondre totalement notre système de production. Il y a des démarches de production raisonnées intelligentes, mais elles butent sur une limite : nos systèmes sont trop spécialisés et trop courts. Il faut réassocier agriculture et élevage. La refonte, c'est quelque chose de savant et d'artisanal à la fois.

Y aura-t-il une place pour les OGM dans la production française et dans nos assiettes ?

Xavier Beulin : J'ai un regard distant sur la première génération d'OGM, comme le maïs Bt ou les OGM résistants aux herbicides. Ils ont été un moyen de subordonner les agriculteurs à des technologies. Mais aujourd'hui, les grandes firmes internationales sont dans une autre approche. Elles cherchent des réponses techniques à des enjeux auxquels nous sommes confrontés.

Si demain on crée des plantes qui résistent mieux à la sécheresse ou qui savent capter l'azote de l'air pour se nourrir, qui sont testées au plan environnemental et sanitaire, pourquoi s'en priver ? Il faut au minimum une cellule de veille et de recherche. Et aller au-delà des peurs et de l'idéologie. Ma position est pragmatique.

Marc DufumierMarc Dufumier : Ces OGM première génération ont un intérêt immédiat : ils permettent d'utiliser moins de pesticides et de désherber à moindre effort. Mais les expériences du Canada, de l'Argentine et du Brésil montrent que des espèces résistantes finissent par se développer. Ça n'est donc pas une solution.

Quant aux OGM deuxième génération, on m'en parle depuis dix ans ! Les manipulations des gènes sont difficiles et peuvent avoir des conséquences sur des fonctions de la plante qu'on ne voulait pas toucher au départ.

Par exemple, le fameux « riz doré » génétiquement enrichi en vitamine A : il s'avère que la plante utilise ses propres hydrates de carbone pour la produire. Conséquence, elle a un moindre rendement. Mieux vaut ajouter des tomates ou des carottes dans son assiette pour avoir de la vitamine. Je ne suis pas dans la diabolisation, j'attends de voir. Mais je sais qu'il est plus urgent d'attribuer des budgets de recherche au fonctionnement de l'agro-écosystème. Il y a tellement de choses à faire, avec des résultats prometteurs et directement accessibles aux paysans.

De plus en plus, des circuits courts recréent des liens étroits entre consommateurs et producteurs. Est-ce une tendance lourde ?

Xavier Beulin : Ces expériences, notamment celles du développement des ceintures vertes autour des villes sont intéressantes. Il faut les encourager. Et puis les circuits courts, c'est aussi l'organisation à l'échelle de bassins régionaux de liens plus formels entre filières animales et végétales.

La Politique agricole commune a fait de nous des hyper-spécialistes. Il faut remettre de la transversalité, sans pour autant revenir en arrière vers le modèle de la ferme où tout est intégré. Mais recréer des boucles locales : produire du végétal pour nourrir des animaux voisins, qui eux-mêmes produiraient des fertilisants servant à la production des végétaux.

Marc Dufumier : Les grandes et moyennes surfaces s'approvisionnent loin pour faire des économies d'échelle. Certains circuits courts, tant qu'ils n'atteignent pas une taille critique peuvent être contreproductifs.

Exemple : si chaque abonné à une Amap vient avec sa voiture chercher son panier hebdomadaire sur l'exploitation, la facture en CO2 pèse lourd. En revanche, on peut faire en sorte que des producteurs de qualité puissent en nombre approvisionner la restauration collective sur un circuit court. Alors on réduit les coûts de la collecte et les émissions de CO2. Faisons des Amap, mais de taille critique. Alors on devient compétitifs.

Et oui, avoir mis de la distance entre l'élevage et la culture est une erreur grave. Il faut que la paille des céréales serve de litière aux animaux puis devienne du fumier. Remettons de l'élevage en Picardie, dans le Vexin, en Beauce.

Doit-on craindre des scandales sanitaires, du type dioxine dans les œufs en Allemagne ? La qualité générale de notre alimentation se dégrade-t-elle ?

Xavier Beulin : On a sans doute en France les meilleurs services au monde en matière de prévention des risques. D'ailleurs, nous, les producteurs, trouvons parfois qu'on en fait trop par rapport à nos voisins. Il y a un marché unique en Europe, mais les règles sanitaires et environnementales ou les pratiques agricoles ne sont pas unifiées.

Cela crée des distorsions de concurrence. Et la France perd des parts de marché chez elle comme à l'exportation, à cause de cela et du coût du travail. En Allemagne, l'augmentation du cheptel porcin sur les dix dernières années est égale à la production nationale française… Pas sûr qu'on ait gagné si, au final, on a tué une partie de l'élevage français.

Il ne faut pas baisser la garde, nous ne voulons pas un nivellement par le bas, mais nous ne voulons pas non plus être en décalage par rapport aux standards des autres européens. Les ONG qui nous tapent dessus devraient s'intéresser à ce qui se passe à l'étranger.

Marc Dufumier : Il s'agit de problèmes environnementaux qui dépassent le cadre de l'élevage. On aurait tort de les imputer aux seuls agriculteurs. La France ne sera pas exempte de scandales. Le glyphosate pourrait provoquer le prochain. C'est un herbicide, celui du Roundup, qu'on retrouve aujourd'hui sous d'autres marques. Il est biodégradable mais l'une de ses composantes biodégradées, l'Ampa, est inquiétante : elle est peut-être liée à des cancers et des maladies neurovégétatives. Le principe de précaution voudrait qu'on en limite l'épandage.

Le problème, c'est qu'il est difficile de dire qu'un pesticide est la cause directe d'un cancer. Il n'est pas sérieux de faire des liens de cause à effet, sans faire d'études prolongées. Le seul lien avéré entre un pesticide et une maladie est celui du chlordécone, utilisé pendant des années pour les bananes aux Antilles, et du cancer de la prostate. Globalement, on doit l'espérance de vie accrue à une meilleure sécurité alimentaire.

Mais les épidémiologistes laissent entrevoir un autre tableau pour les jeunes générations. Il y a de fortes présomptions pour que l'exposition à des pesticides ajoutée à d'autres pollutions – celles par exemple qu'on trouve dans les maisons –, forme un cocktail chimique entraînant la stagnation, voire la diminution de l'espérance de vie. Il y a urgence à appliquer le principe de précaution, qui n'est pas un principe d'inaction. Au contraire, il s'agit de mettre en place les alternatives. Et l'alternative constructive aujourd'hui, elle existe, c'est l'agriculture bio.

Xavier Beulin, céréalier du Loiret et président de Sofiproteol, géant français des huiles, a été élu à la tête de la Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles en décembre.

Marc Dufumier, ingénieur agronome, dirige la chaire d'agriculture comparée à AgroParisTech et mène des projets de développement agricoles en France et dans les pays en développement.

Emmanuelle Vibert

Photos : des tomates bio (John-Morgan/Flickr/CC) ; Xavier Beulin ; Marc Dufumier (DR).

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